Présentation

Pauline est revenue. En attendant de trouver un appartement, elle s'est installée chez Tony, comme quand ils étaient étudiants. Tony raconte à son père que rien n'a changé : il fait toujours semblant de n'être pas amoureux d'elle, et elle ne s'aperçoit de rien.

Mais quand Tony part sans prévenir personne, c'est à Pauline que son père va demander de l'aide. Et cette fois, il faudra bien que tout soit dit.

Presse

  • Le Figaro Magazine

    21 février 2004

    DONNEZ-NOUS NOTRE PROSE QUOTIDIENNE

     

    « Une fois n'est pas coutume, je vais m'offrir – vous offrir – une citation. La voici : “ Je pensais que c'était ça que je finirais par oublier. Mais non. Des nuits entières. Ma vie ne passe pas. Il y a des gouffres qui reviennent dans mes rêves, des espaces qui vibrent, des murs liquides, c'est de l'eau noire qui s’infiltre et déborde, et puis la nuit jette ses nuages, sa lune voilée. Et quand je ne pense plus à rien et que c'est plus doux, ça revient aussi : la honte de n'avoir pas su me tenir à la hauteur de ma peur. ”

     

    Qu'en pensez-vous ? Je trouve cela très beau : l'eau noire... les murs liquides… Il y a là du désespoir, de la nuit, de la simplicité et quand même un fond de mystère et de peur. Ce sont les qualités de Seuls, quatrième roman de Laurent Mauvignier, dont on avait déjà aimé Loin d'eux, Apprendre à finir, Ceux d'à côté.

     

    Qui est seul ? Ou “ qui sont seuls ? ” diront les apprentis grammairiens facétieux. Jusqu'à la dernière page les personnages de Mauvignier vont clamer leur vocation à la liberté et à l'égalité. Égalité, ici, relative : celle des vies grises, des lents étouffements. Version banlieusarde de La Mort du loup. L'auteur est excellent quand il fait parler les éternels muets de cette tragédie en mineur que composent les amours à contretemps. On se rappelle la trouvaille que fit un jour Mme Marcelle Segal dans son Courrier du Cœur : “ Je ne l'aime pas, il ne m'aime pas – que faire ?... ” Des incohérences de cette sorte malmènent les trois personnages de Seuls : Pauline, Tony, son père. Du temps qu'ils étaient étudiants, Pauline et Tony ont partagé un appartement, ce qui ne signifie pas coucher, en tout cas pas pour eux, mais assiettes sales, divan convertible, et cette humiliation qu'éprouve un homme quand il voit, par l'entrebâillement d'une porte, la fille qu'il aime enfiler du linge et une robe qu'un autre lui retirera tout à l'heure. Pauline est partie, à la traîne d'un type, comme d'habitude, puis revenue après un échec. La “ vie d'étudiante ”, quoi ! Réinstallée chez Tony, et ne voulant pas voir le désir du garçon, qui crève les yeux, elle va provoquer beaucoup de dégâts. Et le père de Tony, que fait-il là-dedans ? Il tient le stylo, m'a-t-il semblé, il était quand même plus facile de lire Capitaine Fracasse que d'affronter l'éternel “ Qui parle ? ” des romans d'aujourd'hui ! Improbable, dangereux, le trio est en place : la tragédie peut commencer.

     

    J'éprouve beaucoup de plaisir à savourer l'art d'écrire de Laurent Mauvignier. Ce n'est pas du joli style. C'est râpeux, épais, parfois même un peu charabia : de la pâte à pain dans un vieux pétrin. Au volant de son camion, l'auteur ne feint pas de déraper dans les pièges d'un rallye : pas de contorsions pour avoir l'air d'un acrobatie, il s'acharne à exprimer le plus fin de ses sensations sans abandonner sa façon d'écrire, avec sa robustesse, ses déboires répétitifs, son poids. Là où la chèvre est au piquet, elle broute. C'est bien la sensation que me donne Mauvignier, d'un écrivain qui, lorsque son récit en a besoin, se porte au-dessus de lui-même, s'opiniâtre, se force, se bat sans se croire obligé de risquer quelque morceau de bravoure. Mauvignier n'est pas l'écrivain des prouesses, mais il donne à la sourde misère des petits-bourgeois cette rugosité et cette patine qui sont d'autres formes de la prouesse littéraire. Le lecteur ne sait pas pourquoi, mais il marche. L'émotion naît. Naturalisme pas mort : un réalisme aléatoire, détaché, “ décalé ”. (“ Déconstruit ” et “ décalé ” sont des mots à la mode, bien commodes quand même...) Lisez, page 78, le monologue du père venu demander à Pauline de l'aider à sauver Tony de ses démons : c'est d'une qualité et d'une ambition rares. »

     

    François Nourissier

    LE FIGARO MAGAZINE, 21 février 2004

  • magazine littéraire

    février 2004

    LABYRINTHE SENTIMENTAL

     

    Laurent Mauvignier décrit des êtres qui dissimulent leurs sentiments, se désirent, se manquent. Entre l'envie de l'autre et la crainte de soi.

     

    « Il raconte toujours la même histoire. La douloureuse attente, les coups de marteau du désir, la peur de l'Autre, les crocs de la solitude. l'explosion du drame. Et puis les mots qui séparent, mentent, égarent mais jamais ne relient. Seul le surgissement du malheur libère les hommes et les femmes de leur enfermement. C'était donc ça : on n'entendait rien, on ne voyait rien, on ne savait rien et pourtant c'était là. Si proche. Il suffisait de. Laurent Mauvignier, comme tout grand écrivain, possède son propre univers. Il raconte toujours la même histoire mais à chaque fois différemment. Il explore les frontières perdues de nos univers quotidiens. La famille (Loin d'eux, Éditions de Minuit. 1999), le couple (Apprendre à finir, Éditions de Minuit, 2001), la solitude (Ceux d'à côté, Éditions de Minuit, 2002). Il s'agit de rêves et de deuils ; de volontés et de craintes. Ses personnages sont arrivés au bout de leurs guerres intérieures et se retrouvent confrontés à leurs défaites sociales. Peut-on vivre sur le charnier de ses désirs ? Laurent Mauvignier, né en 1967 à Tours, semble écrire dans un souffle. Le ciselé de ses phrases, à l'intérieur desquelles la vie et la mort sont en état de lutte perpétuelle, se fait à un moment donné oublier : elles deviennent alors une magnifique houle.

     

    Seuls parle du long et sinueux chemin des sentiments. Quand on veut autant que l'on ne veut pas l'amour. Des êtres se heurtent plus qu'ils ne se côtoient. Tout y est dit sauf l'essentiel. Tony est amoureux depuis toujours de Pauline. Il ne lui a jamais rien avoué. Juste parfois des bouts de cendres aussitôt éteints. Ils ont, dans leur adolescence, étudié, dîné, habité ensemble. Comme deux amis. Puis Pauline est partie à l'étranger pour suivre Guillaume. Tony a alors arrêté ses études. Il est devenu ce garçon de petits boulots et de filles de passage. Plus de joie ni de peine. L'indifférence. Mais aujourd'hui, Pauline est de retour. Tony va la chercher à l'aéroport. Elle dépose ses affaires chez lui. Ils peuvent unir leurs deux solitudes. Elle : sans amour et sans travail. Lui : sans amour et sans diplômes. On se dit alors que tout est possible. On a à la fois tort et raison. Ils vont vivre dans le même appartement durant un mois et demi. II va parler et parler pour qu'elle ne voie pas. Les regards sur son corps, l'angoisse comme une lame de fond, le durcissement de ses traits. Les mots vont être leurs tombes. Tony veut deux choses jusqu'à en mourir : qu'elle devine son amour et qu'elle ne devine pas son amour. Mais un jour Guillaume revient chercher Pauline.

     

    L'histoire nous parvient à travers des voix. Elles donnent l'impression de se tenir la main pour raconter un seul et même drame. On perd et retrouve l'identité des narrateurs dans une impression de chœur brisé. Laurent Mauvignier tisse la toile des pleins et des déliés de ses quatre personnages principaux. La douleur de l'absence est partout. Besoin d'un fils : il y a l'incompréhension. Besoin d'un ami : il y a le mensonge. Besoin d'un amour : il y a le malentendu. Besoin d'un être : il y a la mort. La construction de Seuls est un tour de force. Une montée en puissance. Un hiver sans lendemain. Le grand thème des romans de Laurent Mauvignier est sans doute le désir. Qu'est-ce que l'on fait quand son désir ne trouve pas son devenir ? Il existe, dans toute son œuvre, un besoin fou de l'Autre. Ses personnages sont, malgré les apparences, des êtres passionnés, vibrants, métalliques. Ils veulent mais ne peuvent pas. Le manque de mots amène le manque de bonheur. La rage cogne en eux. Seuls est, comme les trois autres romans de Laurent Mauvignier, dénué de sentimentalisme. On est dans la folie de l'amour. C'est-à-dire dans l'envie de l'Autre et la crainte de soi : la peur de ce que l'on pourrait lui faire.

     

    Le style, mélange de lutte oral-écrit, de répétitions nécessaires, de fureur contenue, se révèle une prouesse. Il y a des passages magnifiques. Des détails comme des clous. Une robe rouge, des chaussures sans lacets, une affiche de recherche, une maison en Bretagne, l'absence d'une mère, des carnets. La scène bouleversante du restaurant où il a fallu faire comme si. Comme si Tony était heureux de contempler son existence réduite en miettes par l'arrivée de Guillaume. Le personnage ambigu de Pauline offre au livre toute sa puissance. Ne pas savoir. Ne pas vouloir savoir. Seuls parle aussi des faux-semblants, des rapports père-fils, des violences cachées, des attentes succédant aux attentes. On y voit la solitude et la finitude des vies honteuses d'elle-même. On y entend des battements de cœur secs et rapides. Et puis la vieillesse soudaine de certains visages.»

     

    Marie-Laure Delorme

    MAGAZINE LITTÉRAIRE, février 2004

  • télérama

    28 janvier 2004

    « Tony est amoureux de Pauline depuis le collège. Elle, elle l’aime d’amitié. Etudiants, ils ont partagé des appartements. Elle a connu des hommes. Il a fait l’amour à des femmes dont il a oublié le nom. Tony attend Pauline depuis toujours. Et voilà qu’au terme d’une longue absence, elle annonce qu’elle revient…

     

    Sur une histoire sentimentale somme toute banale, Laurent Mauvignier bâtit un roman de l’angoisse, du silence, du désespoir, de l’incommunicabilité. Comme dans son premier roman, Loin d’eux (1999), Mauvignier écrit l’impossibilité de dire l’autisme de ces êtres dont la sensibilité est si forte, la pudeur si grande, le surmoi si lourd, qu’ils ne peuvent qu’étouffer de tous ces mots tus, de toutes ces fausses phrases qu’ils prononcent comme de bons élèves récitant une leçon longtemps apprise.

     

    Subtile construction que celle de ce livre où les narrateurs extérieurs au drame se succèdent (le père de Tony, le compagnon de Pauline) pour raconter l’irracontable. L’écriture de Laurent Mauvignier est une quête, une mise en abyme des mots. Une lente avancée dans le magma du langage. »

     

    Michèle Gazier

    TÉLÉRAMA, 28 janvier 2004

  • sud-ouest dimanche

    25 janvier 2004

    CET AMOUR-LÀ EST UNIQUE

     

    Laurent Mauvignier . « Seuls », le quatrième roman de l’écrivain bordelais, est le récit d’un amour contrarié. Une œuvre radicale qui, au travers d’une histoire intemporelle, éloigne toute tentation psychologisante au bénéfice de la tragédie.

     

    « On pourrait dire « encore une histoire d’amour ». Pire, exactement celle que l’on n’a pas envie d’entendre, ou de lire, car à bien y regarder, ce doit être quelque chose comme notre histoire. Forcément. La vieille histoire du garçon et de la fille qui s’aimaient, mais pas pareil. L’histoire de Tony qui aime Pauline d’un amour nécessairement fou depuis l’enfance, mais cache cet amour sous les oripeaux de l’amitié car c’est tout (et c’est tant, pourtant) ce que Pauline réclame de lui.

     

    De cette histoire, étrange à force de banalité, Hollywood ferait une comédie sentimentale, Raymond Carver écrirait une nouvelle poignante de solitude et de nostalgie mêlées, Jean Echenoz la transfigurerait à force d’élégance ironique et de détachement post-moderne ; Laurent Mauvignier, lui, en fait l’histoire de son quatrième roman, « seuls », admirable diamant noir brut de cette rentrée littéraire, vierge de toute séduction préalable, d’une radicalité têtue.

     

    Frère et sœur de cœur. Tony aime Pauline, donc. À ce seul énoncé, on devine que cet amour sera contrarié. Un garçon qui s’appelle Tony devrait se tenir éloigné des filles sages répondant au prénom de Pauline, tant il est vrai que les princesses n’épousent plus les bergers et que la lutte des classes a de beaux jours devant elle. Pourtant, Pauline et Tony ont fait leurs études ensemble, vécu ensemble en un chaste compagnonnage, frère et sœur de cœur, l’un recueillant douloureusement l’autre aux tristes soirs, aux matins blêmes. Puis Pauline est partie faire sa vie, et Tony est resté, défaisant consciencieusement la sienne, abandonnant études et rencontres amoureuses au profit d’un triste appartement, d’un chat de compagnie et d’un travail pénible de laveur de rames de train, parfaitement abrutissant. « Seuls » commence tandis que Pauline annonce son retour, et sa volonté de s’installer chez Tony le temps de trouver emploi et logement. Le livre sera le récit de ce retour, de cette cohabitation. À quelques signes disséminés au fil des pages, on comprend que cela se passe à Bordeaux (où vit l’auteur qui en utilise les décors « a minima »), mais c’est une histoire de n’importe où, partout où une fille et un garçon voient leurs désirs diverger, de n’importe quand.

     

    L’auteur justement, Laurent Mauvignier, 36 ans, quatre romans publiés en quatre ans, qui dès son coup d’essai, Loin d’eux, s’est imposé comme l’un des chefs de file du roman français contemporain. Quoique l’on ne soit pas sûr que ce leadership soit aisément accepté de la part d’un écrivain aussi rétif à tout classement, tout esprit tribal. Comment expliquer que la prose de Mauvignier séduise autant et si durablement ? Bien sûr, la grandeur de ces héros pathétiques y est pour beaucoup, revenant en quelque sorte aux « fondamentaux » du roman : redonner une voix à ceux qui n’en ont plus, témoigner pour les oubliés, etc. Mais Mauvignier n’est pas le seul parmi ses confrères à s’atteler à cette noble tâche. Qu’il nous soit permis de penser qu’il est sans doute le plus honnête, le moins « petit malin » de tous. On chercherait en vain dans chacun de ses livres la moindre trace de démagogie. La tragédie (puisque c’est bien de cela qu’il s’agit) se fait altière, la langue scandée, ressassée, sans aucune trace de cet humour avec lequel les écrivains trop souvent apaisent leurs lecteurs. Mauvignier n’épargne personne, c’est sa grandeur, et celle de ses lecteurs que de lui en savoir gré.

     

    Une tragédie. Avec « Seuls » pourtant, il franchit encore un palier. L’utilisation de deux narrateurs successifs et parfois contradictoires, le père de Tony et le petit ami de Pauline, prolonge et amplifie le récit, éloignant de facto toute tentation psychologisante au bénéfice de la tragédie. Jamais peut-être l’argument n’avait été aussi ténu (« boy meets girl and girl doesn’t care » et c’est tout), comme une recréation moderne et lyrique des déserts affectifs chers aux héros d’Emmanuel Bove. Et de cette vie rendue au désert, dans l’extrême dénuement de la folie et de la mort, se glisse l’espoir subreptice d’un encore et d’un ailleurs : « Il se disait, les choses importantes sont celles-ci : les marches dans la ville, la mer, des nuages au-dessus des têtes et puis les livres, les films et aussi les carnets, les feutres rouges pour vider de soi tout ce qui n’y tient pas, quelques soûleries, de quoi s’abrutir, les oiseaux, le petit matin, faire l’amour et n’attendre rien que le plaisir de l’amour. »

     

    Ces mots-là sont d’un écrivain et cette phrase sinusoïdale, parfois empêchée, « ressassante » à tel point qu’elle paraît être unique, cette phrase où se déploie, comme une politesse aux personnages, un lyrisme navré, sans doute est-ce cela que l’on appelle un style. On peut donc être tout à fait rassuré pour Laurent Mauvignier, qu’il écrive « le Voyage au bout de la nuit » ou « Au-dessous du volcan », il n’écrira jamais rien d’autre que des livres de Laurent Mauvignier. Et c’est très bien comme ça. »

     

    Olivier Mony

    SUD-OUEST DIMANCHE, le 25 janvier 2004

  • le temps

    24 janvier 2004

    FAIRE ENTENDRE LE FRACAS DU SILENCE

     

    Dans « seuls », Laurent Mauvignier reconstruit à nouveau, avec beaucoup de justesse, des monologues intérieurs qui n’ont pas trouvé d’écho.

     

    « Tous les livres de Laurent Mauvignier pourraient s’intituler Seuls. Loin d’eux (1999), Apprendre à finir (2000, prix du Livre Inter) et Ceux d’à côté (2002). A chaque fois, ce jeune auteur né en  1967 juxtapose des monologues. Ceux qui parlent se sont tus très longtemps. Après une catastrophe, ils tentent de comprendre, chacun pour soi, comment les non-dits les ont menés jusque-là. Leurs voix se confondent. Pourquoi le suicide du frère ? Comment vivre sans l’homme qui a orienté toute une vie ? Que faire du poids de la culpabilité ? Bref, comment vivre seul(s) ?

    Dans ce dernier livre, l’histoire tient en peu de mots. Pauline est revenue après une longue absence. Elle s’est réinstallée chez Tony, comme lorsqu’ils étaient étudiants. Il a fait comme si c’était naturel, comme si le couple qu’ils avaient l’air d’être était une plaisanterie. Et un jour, elle est repartie vers l’homme qu’elle aime et qu’elle avait quitté. Et Tony n’a plus pu faire semblant. Ils sont deux à retracer le lent chemin vers l’issue qui les anéantit : le père de Tony et Guillaume, l’amoureux de Pauline. Le père vit seul depuis longtemps. Sa femme est morte et ses enfants ne le voient plus. Tony est fâché avec lui depuis longtemps. Aussi, quand il est venu frapper à sa porte pour lui déverser tout son malheur, le père a ressenti une sorte de bonheur. Mais ce sentiment s’est vite changé en angoisse, quand Tony a disparu peu après.

     

    Le fils a jeté à la face du père effaré tout ce qu’il avait souffert à vivre aux côtés de Pauline comme s’il n’était pas amoureux d’elle, comme si la tendresse fraternelle qu’elle lui porte était tout ce qu’il désire. Quand elle est partie, la première fois, il avait tout abandonné, les études, les amis. Maintenant, il travaille au service de nettoyage des trains. Quand Pauline est revenue, il a secoué la chape de poussière qui obscurcissait sa vie. Mais c’était presque pire de vivre dans cette proximité sans intimité. Inconsciente probablement de ce qu’elle a provoqué, Pauline est bientôt repartie vers une nouvelle vie : un homme, un travail, un appartement.

     

    Le père est allé répéter cela à la jeune femme pour la supplier de faire quelque chose. Il le redit aujourd’hui. A qui ? On ne sait pas. Peut-être à lui-même, maintenant qu’il n’y a plus rien à faire. On entend aussi Guillaume, qui parle de Pauline, de son attachement à Tony, de son impuissance à le consoler, de son inquiétude à elle. Leurs deux voix résonnent de la même façon, se confondent presque dans un chant de deuil, presque sans révolte. On n’apprend que furtivement qui parle : p.24 : « puisque voilà, ce père, c’est moi » ; p. 109 : « puisque cet homme qui est revenu, c’est moi ». La musique qui s’élève de leurs paroles est sourde, c’est celle, immédiatement reconnaissable maintenant, de Laurent Mauvignier.

     

    Ce n’est sûrement pas un hasard si cette mélodie complexe s’ouvre par un alexandrin : « Il a voulu les villes pour réapprendre à vivre. » Le rythme est ce qu’on perçoit d’abord de cette écriture singulière, qui ne ressemble à aucune parole réelle, mais qui restitue si bien l’attente toujours déçue, l’envie de croire aux illusions et l’impossibilité de le faire, le dégoût de soi et le désir d’être aimé quand même. Laurent Mauvignier sait rendre sensible ce qui fait mal, dans une intonation, une phrase inachevée, un geste maladroit. Ses livres disent l’échec de la bonne volonté, l’impossibilité d’exprimer ce qu’on sent vraiment parce qu’il est impensable d’être écouté. Il a aussi l’art de faire monter la violence en la comprimant jusqu’à l’explosion qui détruit tout. »

     

    Isabelle Rüf

    LE TEMPS, le 24 janvier 2004

  • le monde

    23 janvier 2004

    LA JUSTE VOIX DE LAURENT MAUVIGNIER

     

    Seuls explore l’existence d’êtres voués à l’impossibilité de se rejoindre

     

    « Laurent Mauvignier n’est pas un procureur. Il ne désigne aucun coupable : pour mettre en accusation, sans doute faut-il aller moins loin dans l’intériorité des personnes, moins profond dans le puits de détresse où ils se trouvent plongés. Il n’est pas non plus l’avocat des causes désespérées qui font la trame de ses récits. Il écrit, dirait-on, dans la position du témoin, de celui qui partage, qui souffre avec ses personnages en inventant la parole même de cette souffrance. En la tirant de son propre fond, puis en s’effaçant.

     

    Le succès public – et critique – rencontré par les trois premiers romans de Laurent Mauvignier démontre qu’il touche juste. Apre, douloureuse, constamment tendue, son écriture n’offre pourtant aucun des agréments et des démagogies qui accompagnent généralement, ou multiplient, les suffrages. Ce qui est juste, qui fait justice, c’est donc cette voix que le romancier construit mot à mot, avec un sens aigu de la respiration et du rythme. Cette voix, Seuls la fait à nouveau entendre avec une grande pureté. Comme si les situations narratives, les circonstances sociales et mentales, tout l’itinéraire des personnages n’étaient destinés qu’à cela : dessiner une ligne blanche, un chemin invisible dans l’épaisseur et l’obscurité des vies afin de témoigner en faveur de celles-ci, de les mettre en lumière – alors même que tout invite à les taire, à les dissimuler, à les noircir. Mais de quelle pureté peut-il s’agir lorsque la fatalité, la misère morale ou matérielle semblent seules dominer et commander les existences ? Citons un passage, volontairement soustrait de son contexte : “ c’était la colère et le désordre, comme on parle de la foule pour dire qu’elle est une marée et qu’elle peut déborder, chavirer, eh bien lui, tout seul, sans rien ni personne que ce monde où depuis longtemps il se fabrique des larmes et des couteaux, oui, Pauline, il se prépare. Il vacille et ni les larmes ni le désarroi ne desserreront ses mâchoires. ”

    Si Tony, cet homme qui chavire, parlait lui-même, la “colère ” et tout ce qui fait son “ désarroi ” le déborderaient. S’il était simplement et classiquement mis en situation, dans la distance de l’écriture, rien d’authentique ne pourrait être dit sur ce qui se “ fabrique ” de “ larmes ” et de “ couteaux ” au secret de son cœur. Mauvignier a choisi une solution difficile et risquée, menacée par l’artifice : faire entendre exclusivement la voix des tiers, de ceux qui assistent de l’intérieur, y participant, au drame qui se joue entre Pauline et Tony, non pas seulement dans le temps du récit, mais dans sa préhistoire. Le père de Tony puis un compagnon de Paule vont raconter, passé et présent mêlés, cette fatalité malheureuse faite de silence et d’impuissance qui empêche un être d’en rejoindre un autre pour (se) faire, ensemble, du bien, pour ne plus être “ seuls ”. Mais, au lieu de cela, il faut constater à nouveau que personne ne peut “ donner de l’amour à qui n’est pas capable d’en recevoir ”. Et cette double incapacité, au lieu du bien, fera le mal. “ … La douceur pour lui c’était le tapage dans sa tête et la patience toujours la même faillite, l’amour pelé, râpé dans des concessions où il faisait tout pour trouver de quoi tenir et se punir aussi de n’être que lui, digne de s’écraser… ”

    Ce n’est pas réduire le mérite du romancier que de saluer sa réussite technique, et la parfaite coïncidence de sa manière et de son propos. Le monologue intérieur, ici, est comme voué à sortir de cette intériorité, à se construire en faveur d’autrui. C’est là que réside la pureté de la voix de Mauvignier. »

     

    Patrick Kéchichian

    LE MONDE, 23 janvier 2004

  • la quinzaine littéraire

    16-31 janvier 2004

    UN PLURIEL SINGULIER

     

    « Il a voulu les villes pour réapprendre à vivre. » : entre cette première phrase et la dernière page du roman, un cercle se ferme. Le silence écrase les protagonistes de Seuls, le nouveau roman de Laurent Mauvignier. Seuls au pluriel, parce que l’autre à qui l’on n’ose dire son amour, n’entendra que les explosions de la jalousie et de la folie.

     

    « Entre Pauline et Tony, tout aurait pu ressembler à un conte de fées, né dans l’enfance. Deux adolescents, des voisins de quartier, se rencontrent, se lient d’amitié, puis habitent ensemble. Pour elle, il est l’ami idéal, le confident qui recueille ses peines de cœur, l’écoute raconter ses échecs. Elle noie ses chagrins, il est là pour la soutenir lors d’une mauvaise cuite. Pour lui, le silence s’impose. Il l’aime trop pour le lui dire. Il bouillonne, trouve des parades, esquive, joue les « poupinet » pour sa « chouchoune ». Masques dérisoires pour échapper au vrai sentiment.

     

    Quand elle part, il essaie de tout oublier. Mais elle revient, laissant un homme loin. Et habite chez Tony. Le roman débute à ce retour. Un deuxième acte commence lorsque Pauline décide de partir vivre seule, ou plus exactement lorsque Guillaume, l’autre homme arrive. Tony disparaît et son père veut tout expliquer à Pauline, mais aussi comprendre pourquoi son fils a disparu. Au troisième acte, on comprend, mais il est trop tard. Acte. Le mot appartient au registre du théâtre ; précisément, ici, de la tragédie. Le noir de la jalousie et de la folie teinte la scène sur laquelle se déplacent les quatre personnages. La ville sert de fond, une ville baignée de lumière incertaine, une ville plongée dans la pénombre ou la nuit. Tony travaille au nettoyage des trains de banlieue, dans le petit matin ou tard le soir. Et dans cette ville son appartement ressemble d’abord à un havre dédié à Pauline, avant de devenir un cloaque, lorsque la folie le prend et qu’il erre comme une épave au crâne à moitié rasé, dans les rues les plus tristes. Ce double cadre enferme les deux héros dont les paroles et les gestes nous sont rapportés par deux narrateurs successifs, le père de Tony et Guillaume. Deux narrateurs qui ne jugent pas, qui ne peuvent que constater l’horreur qui va croissante, quand Tony se sent vraiment seul. Deux récits qui rapportent des scènes parallèles, comme les retrouvailles de l’aéroport entre Tony et Pauline, puis Pauline et Guillaume, pour en montrer l’écart et la vérité.

     

    Tony ne s’aime pas. Il ne supporte pas les épis qui se dressent sur son crâne, sa voix, ses dents jaunes mal placées. Si le noir est la couleur de fond, le jaune est celle qui revient comme un leitmotiv, jusqu’aux «yeux presque jaunes » de Pauline, à la fin du roman. Mauvignier travaille en peintre (la reproduction de Hopper sur le mur de l’appartement, avec ses bords salis est comme une signature), brasse une matière dense, la phrase. Car c’est avant tout la phrase qui l’emporte, qui donne le rythme, qui donne sa touche à Seuls. D’abord l’impulsion est donnée par un verbe au passé composé ou à l’imparfait, traduisant l’élan, le désir, ou au contraire la force de l’habitude, puis bientôt la phrase entière s’impose : phrase bousculée, chaotique, alternant séquences brèves et longues, mêlant éléments de dialogue et narration quand sur le chemin qui mène à l’aéroport Tony songe aux retrouvailles avec Pauline, phrases nominales, sèches, lorsqu’il veut expliquer à Pauline comment s’organisera leur vie dans l’appartement ou plus loin, marquant l’arrêt, le désarroi du jeune homme abandonné, devant les images qui défilent, dans le paysage urbain, après le déménagement de Pauline. Mais le plus souvent, la phrase de Mauvignier est remplie de circonstancielles ou de conjonctives, autant de « comment » et de « que » pour dire l’intrication, la complexité des sentiments qui se mêlent, de la jalousie longtemps tue qui soudain explose en gestes inconsidérés, comme l’écrit le narrateur : « et lui, déchiré toujours entre la honte de sa jalousie et la férocité qu’il fallait cacher sous l’inquiétude, comme sous l’amitié il fallait taire un ravage plus grand d’un autre ordre, impossible à avouer ». Lire Mauvignier, c’est entrer dans cette syntaxe, comme on entre dans la peinture de Van Gogh ou de Bacon, si l’on peut oser cette comparaison. Et comment évoquer cette écriture sans la citer dans ce qu’elle a de plus beau et excessif ? « Il a parlé et sa voix ne tremblait pas. Elle m’a dit, sa voix était forte et claire quand il a dit qu’il aimait la vie avec sauvagerie, avec cruauté. Que c’était la colère et la vengeance d’aimer la vie comme à vouloir par les yeux et dans les oreilles tout ce qu’il y a de ciel et d’oiseaux, de cris, de vent, qu’il ouvrait la bouche à s’en déchirer les lèvres pour que s’engouffrent l’odeur des pins et des résines, les grains de sable et les voix détestables des râleurs et des bavards, avec l’envie folle et légère de se jeter dans les décors ou d’entrer chez les gens, n’importe lesquels, pour mépriser quelques-uns des défauts qu’il n’aurait dû reprocher qu’à lui-même. Oh oui, il a parlé de la colère, du vacarme qu’on fait tous, de l’envie furieuse parfois d’aimer, de jeter, de casser et d’embrasser dans le même mouvement les larmes, les rires, n’être plus rien qu’un mouvement, une chose, être aussi vrai qu’un caillou, un bout de bois, que chiffon ou colère, ce mouvement qui ouvre la terre en deux et précipite les livres et les femmes, les gentillesses et les tendresses des grands-mères, loin : que tout s’écrase dans un grand vacarme et qu’on ne parle plus, de rien. Il a dit ça. Il a ri et elle a vu ses dents jaunes qui sortaient de la bouche pour laisser précipiter les mots, être invisible et danser dans la nuit, sur les ombres, se confondre avec elles, c’est aussi reposant que pour les statues ce peut être quand, du milieu des carrefours, elles s’étonnent des voitures qui klaxonnent sous la pluie. »

     

    Tragédie disions-nous, puisque selon la belle formule, le « mal vient de plus loin ». Pour qui a lu Loin d’eux ou Apprendre à finir, voire Ceux d’à côté, le roman qui paraît offre de nombreuses résonances. Ce sont les parents accablés, petites gens au dos voûté, le père ici, qui a vécu l’Algérie, comme l’homme dans Apprendre à finir, c’est l’espoir vain que les choses s’arrangeront avec le temps, comme pour l’héroïne du même roman, c’est le désir qui brûle les doigts, et qui peut tout détruire comme dans Ceux d’à côté. Mauvignier est tous ses personnages, il est homme et femme, dans les paroles de Pauline caressée par Tony, un soir : « Jamais de ma vie je n’ai ressenti cette nudité, ce froid. L’impression qu’il avait enlevé ma peau et que je vivais sans rien. Comme si l’air était brûlant sur la peau et que dedans, le corps entier était froid. » L’intimité brisée, violée est là, comme elle est dans ce qui a séparé père et fils, ces carnets que le premier a voulu lire quand le second l’en empêchait, carnets précieux, secrets qui lui permettent d’échapper au monde, de s’enfouir dans l’écriture. Dans une belle page du roman, Mauvignier dresse une sorte de portrait de l’écrivain au travail et on s’imagine, peut-être à tort, qu’il signe ainsi sa présence dans Seuls.

     

    Dans une de ses errances nocturnes, Tony, s’est égaré dans une périphérie où s’est installé un cirque : impression de neige sur les toiles rouges, ciel plombé sous les lumières orange, branches de platanes… des touches colorées semblent éclairer la sombre palette de l’écrivain. Une phrase reste en suspens, tombe sur la dernière ligne de la page. Elle renvoie à la solitude de l’orphelin qui n’a pas retrouvé la tombe de sa mère. Le silence qui suit est tout l’art d’un grand romancier. »

     

    Norbert Czarny

    LA QUINZAINE LITTÉRAIRE, 16 au 31 janvier 2004

  • libération

    15 janvier 2004

    DÉSESPOIR POUR LA SOIF

     

    Laurent Mauvignier s’y entend comme personne pour dire le gris du réel et donner voix à ceux qui se taisent.

     

    « Le mot “ seuls ”, au pluriel, qui donne au livre son titre, a de faux airs d’oxymoron, on se dit qu’après tout, à plusieurs, on doit se sentir moins seul. Les titres précédents de Laurent Mauvignier ne laissaient guère espérer un tel goût pour le paradoxe désinvolte, Loin d’eux, Apprendre à finir et Ceux d’à côté, et leurs lecteurs avaient ravalé dès les premières pages tout penchant pour la gaudriole. Les livres de Laurent Mauvignier sont faits de douleur et de littérature, ils s’écoutent autant qu’ils se lisent, l’écriture s’incarne en une voix pressante. Cette voix ne s’adresse qu’au lecteur, il n’y a personne dans le livre pour l’entendre, tout le monde y est le seul, ensemble ou séparément.

     

    La voix est toujours celle de Laurent Mauvignier, elle pourrait être jetée sur une scène de théâtre, une voix reconnaissable, avec son assurance, sa juste vue des choses, mais aussi ses détours, ses hésitations, des phrases qui, parfois, ne trouvent pas leur fin, qui s’arrêtent un pied en l’air, sans point. Et retombent au paragraphe suivant avec ou sans majuscule, sur un bon ou un mauvais pied, elles se font mal, on appelle cela un style. C’est aussi chaque fois la voix d’un autre qu’on se figure, d’un personnage auquel on croit. Ici, ils sont deux, ils se relayent dans le mitant du livre, parce que ce qu’il y aura à dire est trop lourd pour un seul homme, pour le seul homme qui compte ici, Tony, qui, lui, ne dit rien, ne dira rien, qui finira mal comme toutes les histoires d’amour et de solitude en général. Les deux qui se relayent ne se nomment qu’à peine, le premier est le père de Tony, au détour d’une phrase, page 24, “ puisque, voilà ce père, c’est moi ”, et l’autre Guillaume, l’amant de Pauline, qui a pris la parole depuis quelques pages, pour dire, justement, ce qui concerne le père et que le père ne peut pas dire de sa propre voix, laisse filer, page 109, l’aire de rien (alors que c’est toute l’histoire) : “ puisque cet homme qui est revenu, c’est moi ”. À ces deux petits bouts de phrases, cette symétrie voulue, on voit bien que la voix plurielle est unique, les deux pupitres d’un même chœur.

     

    Mais peut-être fallait-il commencer par dire l’histoire, on la recopie sur la couverture du livre pour être certain de ne pas en dire trop, surtout la fin, qu’on ne dit pas mais que l’on craint, celle-là ou une autre, tout au long du livre, pour s’en tenir à ce que l’auteur et l’éditeur ont choisi de faire savoir : “ Pauline est revenue. En attendant de trouver un appartement, elle s’est installée chez Tony, comme lorsqu’ils étaient étudiants. Tony raconte à son père que rien n’a changé : il fait toujours semblant de n’être pas amoureux d’elle, et elle ne s’aperçoit de rien. Mais quand Tony part sans prévenir personne, c’est à Pauline que son père va demander de l’aide. Et cette fois, il faudra bien que tout soit dit. ” On pouvait ajouter que Guillaume revient (on le sait), que Pauline quitte l’appartement de Tony pour le rejoindre. Qu’importe : les livres de Laurent Mauvignier ne se résument pas comme des vaudevilles. Ils sont des travellings sur les gris du réel, les mauvaises dents, les trains de nuit, ceux qu’il faut laver à grande eau entre deux trajets (c’est le travail de Tony), les lunettes toujours sales qu’on ne sait pas essuyer, une mère morte avant qu’on ait l’âge de comprendre que tout le monde meurt. Une petite fille disparue, mal photocopiée sur les pompes des stations-service, les caisses de supermarchés. La caisse du chat que l’on change les jours d’espoirs, qui s’englue quand tout va mal. Les vrais semblants. La politesse du désespoir, ce silence qui ment. Des gens qui s’aiment, qui ne savent pas s’aimer, qui ne s’aiment pas pareil, de l’amour contre de l’amitié, de la haine contre de la maladresse. Le mal de vivre tue.

     

    Les livres de Mauvignier donnent une voix aux taiseux, à ceux qui ne peuvent ou ne savent pas dire. Ici, le désordre, la douleur et la tragédie sont terrés dans la pensée de Tony. Tony se tait et Mauvignier lui prête deux voix, des voix qui ne sont pas les siennes, celles du père longtemps haï, celle de Guillaume, son rival transparent, et il réussit ce tout de force de nous imprégner de la pensée de Tony, de sa douceur et de sa douleur, de sa patience et de sa folie, par le truchement de ceux qui ne le comprennent pas, ce n’est pas une pensée, c’est une folie, un désordre amoureux, une vie en biais, faussée par un mauvais départ, par une fausse patience. La folie de Tony est d’aimer, d’aimer Pauline, de l’aimer à la folie, avec la discrétion et la tendresse de trop vieux amis, dans un jeu de rôle où l’on n’est dupe que de soi-même, jusqu’à ce qu’une colère éclate plus grosse que la honte, plus lourde que l’impuissance à dire, que le malheur soit assez grand pour recouvrir l’entièreté d’un bonheur perdu. Et qu’on en parle plus. »

     

    Jean-Baptiste Harang

    LIBÉRATION, 15 janvier 2004

  • l’humanité

    15 janvier 2004

    RÉCIT D’UNE DÉROUTE

     

    « Il ne fait pas de doute que Laurent Mauvignier, au terme déjà de quatre romans, s’affirme comme l’un des talents les plus sûrs de la nouvelle génération. Sa puissance d’écriture, sa façon d’empoigner la langue, de la forger dans des postures inaccoutumées, en effet à chaque page ici éclate. En parfait accord avec la rudesse et la violence contenue du sujet. Si la critique aujourd’hui ne se prêtait pas tant au soupçon de fonctionner sur le mode superlatif – inversé chez tel ou tel en détestation systématique –, l’on n’hésiterait pas à situer Seuls parmi les textes les plus marquants de ces dernières années.

     

    Il y est question, très communément, d’un jeune homme et d’une jeune femme. Mais aussi du père de celui-là et d’un autre homme dans la vie de celle-ci. Tony Rousset depuis l’âge étudiant s’était énamouré de Pauline, qui ne s’en était jamais avisée. Ou avait peut-être fait comme si. Un jour, elle était partie avec un autre. Il avait arrêté ses études et s’était mis à voyager, parcourant ici et là des villes, pour “ réapprendre à vivre ”. Il travaille maintenant de nuit au nettoyage des wagons dans un entrepôt ferroviaire. On le devine le regard terne, prématurément désabusé. Une ombre d’humain. La thématique n’est pas nouvelle, on la voit circuler un peu partout aujourd’hui chez les romanciers de la jeune génération. Combien d’attentes qui, à force de se prolonger, débouchent sur une sensation de no future et de néant ? Combien de ces destinées solitaires prises dans les rets médiocres d’une existence prosaïque ? Combien ? dans ce marasme, de violence restée à l’état de latence ? La littérature ne se lit jamais vraiment hors du monde où elle s’écrit. Mais elle n’en est pas davantage la banale transcription. En ces premières années du siècle, le roman tire fortement vers le noir et le glauque. C’est un fait qu’il faut bien admettre et essayer de comprendre. Laurent Mauvignier, sur ce chapitre, s’inscrit dans le courant. Là où commence sa différence, c’est dans la manière, le style. Ce qui constitue assurément le propre de tout véritable créateur.

     

    Voici donc un premier narrateur évoquant le retour surprise de Pauline dans l’appartement de Tony, après des années d’absence. Et la métamorphose qui s’ensuit. Celui qui avait d’abord fait assaut de cynisme, n’ayant pour vision de la vie que “ le mépris et la révolte ”, puis, la considérant comme “ un partage des ratages, des erreurs ”, se prend à espérer. Mais sans le laisser remarquer : comme auparavant, il stimulera l’indifférence, fera semblant de jouer au gentil frère. De son côté, elle donnera à l’impression de ne rien remarquer de ce qui ne cesse d’agiter le brave Tony. Ces deux-là incontestablement s’apprécient, mais sur la base d’un total malentendu. Comme si, dans une époque encline comme jamais à la pleurnicherie et à la sentimentalité de midinette, les sentiments qui engagent vraiment ne pouvaient plus se dire. Ou alors de façon détournée, par peur peut-être de sortir du personnage qu’on s’est façonné et de s’en trouver ridicule. Lorsque Pauline un jour repart, pour rejoindre l’autre, Tony s’en va ainsi vers son père, confident inattendu, tant ils semblaient jusqu’alors indifférents l’un à l’autre. Mais c’est justement ce père qui tient le rôle du narrateur principal et montre son intelligence de la situation. Laurent Mauvignier excelle à explorer l’incommunicabilité, à la traquer dans ses détails les plus minimes. Il construit peu à peu le véritable tableau clinique d’un temps qui n’hésite pas à pratiquer l’incontinence verbale comme antidote à son aphasie foncière. Qui peut recourir à la violence, faute d’accéder à l’expression de ce qui l’agite. Pauline, retrouvée par Tony, paiera le prix fort pour toute cette passion tue. Quand les mots échouent à sortir du non-dit, c’est toute une primitivité à peine enfouie qui resurgit.

     

    Adolescent, Tony avait accoutumé de tenir un journal intime. Jusqu’à ce que son père un jour s’en empare et le lise, provoquant entre eux la rupture. La véritable scène primitive du récit. Toujours cette question des mots et de la souffrance, quand ils ne peuvent se dire, mais aussi quand on force leur accès. La finesse d’approche est ici admirable. Liée intimement à la singularité de cette langue, au souffle saccadé de la phrase, lui-même amplifié par la distorsion de la structure classique. Tel Tony, resté jusqu’au bout « droit dans sa déroute », le texte de Laurent Mauvignier se tient continûment sur cette hauteur escarpée et magnifique. Par sa forme, il laisse pressentir un insondable chaos là où ne paraissait péniblement s’écouler qu’une destinée désespérément atone. De l’âme de ce temps, de ses complications et contradictions, il invente tout simplement un style nouveau de représentation littéraire. »

     

    Jean-Claude Lebrun

    L’HUMANITÉ, 15 janvier 2004

  • le nouvel observateur

    5-11 janvier 2004

    LE MAL-AIMÉ

     

    Tony n’arrive pas à dire à Pauline qu’il aime. Pauline fait semblant d’ignorer les sentiments de Tony. Ils sont «seuls».

     

    « Tony ne s’était jamais aimé. (Et voici qu’on parle de lui comme si on l’avait bien connu ! C’est la vertu de littérature. Elle élargit le cercle de nos amitiés disparues. Elle ajoute à nos regrets. Elle donne au lecteur le sentiment presque coupable d’être arrivé trop tard.)

     

    Tony, donc, ne s’était jamais aimé. Il se jugeait laid, trop petit, binoclard, avec des épis sur la tête et des gens jaunes. Il trouvait naturel de n’être pas aimable. Il se vieillissait. Il faisait tout pour s’épargner la souffrance d’être repoussé, ou ignoré. Depuis la mort de sa mère, il avait appris à dissimuler ses sentiments et à les réserver à ses carnets intimes. Lentement, il s’enfonçait dans une solitude irrémédiable d’où il ne sortait que pour aller nettoyer les trains. Avec Pauline, une amie d’enfance, Tony avait partagé la même chambre d’étudiant. En copains. Cela convenait très bien à Pauline, qui avait déjà trop de mecs dans sa vie, ambitionnait de devenir éditrice et trouvait reposant de se confier à une sorte de frère. Quant à Tony, amoureux transi et silencieux, il feignait de s’en accommoder. Il jouait très bien l’indifférent. Et puis elle était partie à l’étranger, et il avait continué de décrasser les wagons et de noircir des pages.

     

    Le jour où, après sa longue absence, il était allé chercher Pauline à l’aéroport, Tony avait failli se démasquer. Lui, le taciturne, était soudain si heureux ! De la revoir et de l’accueillir, le temps qu’elle trouve à se loger, dans son petit appartement. Mais très vite, la comédie des sentiments avait repris son cours mensonger avec Tony dans l’emploi désuet du brave garçon et Pauline dans le rôle piquant de la fille insensible au trouble qu’elle provoque. Ils parlaient sans rien se dire. Ils cohabitaient sans se toucher. L’imposture avait duré jusqu’au moment où, pour retrouver son amant, Pauline avait déménagé et Tony fui on ne sait où.

     

    C’est le père, accablé, qui raconte aujourd’hui la solitude de son fils, sa douleur muette, qui demande des comptes à Pauline, l’accuse de l’avoir provoqué, humilié, tué. C’est le père qui réécrit l’histoire. Lui rappelle la lettre d’amour que, à 12 ans, Tony lui avait envoyée. Mais Pauline aussi s’explique, se défend. Elle raconte la nuit où, alors qu’elle dormait, il a trahi sa confiance. Elle fait le portrait – autoportrait de l’artiste ? – d’un écrivain qui « s’isolait, maudissait le monde et se vantait de l’écart qu’il creusait entre lui et les autres » et s’obstinait à regarder le monde sans aménité, avec des lunettes sales.

    Comme toujours dans les romans monologués et désespérés de Laurent Mauvignier, dont les personnages humbles sont condamnés à n’être jamais compris, c’est la prose qui frappe. Au sens propre. Une phrase intestine, rauque, étouffée, irrespirable, qui tourne sans fin autour d’un drame : le suicide d’un jeune homme dans Loin d’eux, le supplice d’une femme trompée dans Apprendre à finir, le viol d’une jeune célibataire dans Ceux d’à côté. Chaque livre reconstitue par bribes un destin brisé, donne la parole aux témoins, aux survivants. Et le miracle se produit : ce sont les absents que l’invisible romancier finit par sauver de l’oubli, Luc hier, Tony aujourd’hui.

     

    Laurent Mauvignier est l’écrivain de la restitution : il rend la parole aux sans voix, redresse les dos voûtés, relie le passé au présent, offre même au désespoir de n’avoir pas été vain et force le lecteur, cet égoïste, à ne plus passer à côté des « seuls » sans les écouter. »

     

    Jérôme Garcin

    LE NOUVEL OBSERVATEUR, 5-11 février 2004

Contact

Pour contacter directement Laurent Mauvignier, on peut envoyer un courriel aux Éditions de Minuit, à : presse@leseditionsdeminuit.fr qui feront suivre.

Ou par voie postale : Laurent Mauvignier, les Éditions de Minuit, 7, rue Bernard-Palissy 75006 PARIS.