Laurent Mauvignier

Loin d'eux

 

1999

128 pages

ISBN : 9782707316714

13.50 €

25 exemplaires numérotés sur Vergé des papeteries de Vizille

Réédition dans la collection de poche double n°20

Présentation

Prix RTBF 1999 (Belgique), (ex æquo avec Michèle Desbordes)

Lorsque Luc est parti, ses parents, Jean et Marthe, ont pensé que c’était mieux pour eux trois. Gilbert et Geneviève, son oncle et sa tante, eux aussi ils y ont cru. Mais pas Céline, sa cousine.

Elle, c’est la seule qui n’a pas été surprise, la seule à avoir craint que ce qui en Luc les menaçait tous finisse par s’abattre sur eux.

Presse

  • LE FIGARO

    10 juin 1999

    LA FATALITÉ DU SILENCE

     

    « Un style heurté, âpre… Des phrases syncopées, comme contrecarrées du dedans, arc-boutées à des silences, n’atteignant leur but qu’après s’être butées à l’impossibilité de dire. Oui, d’emblée, cette langue étrange, élémentaire et contournée, capable d’un lyrisme troublant à force de barrer, de retarder son épanchement.

     

    Les multiples narrateurs de ce livre témoignent du même mystère, du même drame : le suicide de Luc. Et c’est autour de ce blanc que les paroles se cherchent, se coincent, se blessent. Le père Jean, la mère Marthe, l’oncle Gilbert, la tante  Geneviève, la cousine Céline, viennent tour à tour cogner à ce vide.

     

    Un jour, Luc est parti travailler dans un bar à Paris. Parce que la vie est devenue impossible. La prison de famille. L’engluement dans le silence, le malentendu mortifère. Ils sont trois sous le même toit, et c’est un triangle qui étrangle. Une sorte de promiscuité affective qui interdit toute parole. Le père ressemble à tous les pères. Il croit aux vertus du travail et de la volonté. Il accepte l’ordre des choses. C’est ainsi, c’est comme ça. Jean aime son fils, mais ne comprend pas son refus, sa sourde révolte. Et, lorsque ce dernier, peu avant de se tuer, tente de lui parler de sa douleur, des bruits qui le harcèlent, du vide qui dévore tout son être, le père se tait, échoue à faire le geste qui sauverait. Promiscuité, oui, dans l’impossibilité de se toucher. Certes, les mots manquent, tout le récit le souligne, mais c’est surtout un contact plus physique qui fait défaut, une caresse spontanée. Luc meurt de ça. Le fils ne peut pas. Le père ne peut pas. La mère ne peut pas. Il n’y a aucun passage. Une paralysie parfaite. Luc a sans doute beaucoup désiré. Les murs de sa chambre sont couverts d’affiches de films légendaires. Acteurs géants, passions… La banalité morne lui a fait ravaler ses rêves.

     

    Sa cousine Céline partageait le même réflexe de résistance à la veulerie des jours. Quelque chose aurait pu se fortifier entre eux. Un duo coriace et rebelle, cabré contre les autres. Loin d’eux. Mais là encore les mots, les actes, n’ont pu aller jusqu’au bout. Le plus sensible, le plus secret du livre, c’est cette cousine, cette connivence, qui ne réussissent pas à constituer le clan du salut.

    Une jeune femme très belle vient au bar. Il suffirait d’un regard, d’un élan. Mais toujours la colossale muraille sépare Luc de lui-même et des autres.

     

    La mère découvre dans la chambre du fils le post-it où il annonce sa mort, mais sans vraiment rien expliquer. Là encore les mots manquent. Devant l’amour et devant la mort : même plomb, même opacité. C’est d’une très grande cruauté. Sans crise et sans cri. Nul besoin d’une effroyable affaire de famille pour vous broyer. Il n’y a pas de secret. Il n’y a rien. C’est tout lisse. Une sorte de panique pétrifiée quand Luc revient le week-end et qu’il faudrait sortir de soi, se jeter à son cou. Car les sentiments existent tout au-dedans, intenses, mais sans manifestation possible. On se prend, bien sûr, à rêver, après coup, aux remèdes psychologiques, affectifs qui auraient pu être apportés. Céline finit le roman presque lyriquement sur ce vœu de parole et de transparence. Un langage qui créerait une union fluide et spontanée. Comme s’il s’en était fallu de peu !

     

    Mais la force terrible du livre, c’est de nous livrer un cas de fatalité intraitable plutôt comme un malentendu. Une loi, comme un curare, semble génétiquement, socialement, instillée dans le cercle de famille. L’horreur est là. Dans cet irrémédiable concocté au tréfonds, dans une zone banale et barbare, hors de toute vue, de tout horizon. L’étouffement originel. Une pulsion de mort muette. C’est Méduse installée depuis toujours. Une réalité sans grâce. Un mal sans faille. Laurent Mauvignier ne raconte pas seulement la maladie d’une famille mais la maladie du monde dont Luc est un impossible Persée. Mince Orphée muselé. »

     

    Patrick Grainville

    LE FIGARO, le jeudi 10 juin 1999

  • LIBÉRATION

    27 mai 1999

    JE T’AIME, JE TE TAIS

    Dans un monde prolétaire où la dignité consiste à garder le silence, six voix pour tenter de dire le remords de ne pas avoir su parler. Premier roman.

     

    « Laurent Mauvignier est né en 1967. Il vit à Tours. Loin d’eux est son premier roman », c’est tout ce que dit l’éditeur de son auteur, dans sa présentation à la presse, au pied d’une photographie où le jeune à l’air très triste et beau sous l’objectif.

     

    Loin d’eux dit l’histoire d’un jeune homme, Luc, qui aime les affiches de cinéma, fumer, ne rien faire. Il vit en province, près d’Orléans, entre son père Jean et sa mère Marthe, son oncle Gilbert, sa tante Geneviève. Il a une cousine, Céline, jeune et veuve. On ne peut rien dire du livre en commençant ainsi, il n’y a pas d’histoire, les gens malheureux n’ont pas d’histoire. Les gens malheureux ne savent pas toujours qu’ils sont malheureux avant que l’un d’eux ne meure, ne savent pas toujours qu’ils se taisent avant que l’un d’eux ne se mette à hurler. On peut dire que Luc s’en va travailler à Paris, serveur dans un bar de nuit, on peut dire qu’il n’en donne plus guère. Qu’il est « loin d’eux ». Il se tait. Il se tue. On ne comprend pas. Personne ne comprend, ce serait trop facile, avoir le droit de comprendre sous prétexte qu’on est malheureux, trop facile d’attendre du deuil une quelconque lucidité, une parole pour soi. Etre malheureux ne donne droit à aucune consolation.

     

    Dire cela ne dit pas le livre, ne dit pas tout le livre, permet seulement de s’en approcher. D’être assez près pour l’entendre : toutes ces voix, ces six voix qui parlent chacune à leur tour, même si ce n’est pas leur tour, à la première personne, qui trouvent que les mots leur manquent, leur ont toujours manqué. Ils se relaient pour parler maintenant que Luc est mort, comme ils se relayaient pour se taire. Luc aussi prend son tour dans la ronde, tant qu’il n’est pas mort, et même après qu’on a su qu’il est mort. Un monde prolétaire où la dignité consiste à se taire et où le remords est de n’avoir pas su parler.

     

    Loin d’eux est un pur acte de douleur et de littérature, Laurent Mauvignier tient ces six voix comme une seule, il donne la parole à chacun, chacun en use pour lui-même, parfois contre l’autre, une parole reconnaissable et pourtant chaque fois la même : cette écriture maîtrisée par l’auteur qui donne sans les écraser à ceux qui se taisent le moyen de dire, sans dénaturer leur malaise, sans que cette justesse d’expression cache toute l’impossibilité de parler. Au contraire, c’est dans la simplicité du ton, cette fausse oralité reconstituée, la discrétion des moyens littéraires disponibles, que Laurent Mauvignier invente ce registre de l’inconsolable, de la résignation désemparée, de la colère blanche, de la désespérance pétrifiée.

     

    Dans toute famille il y a un secret, une vérité qui n’est pas bonne à dire, en tout cas qui n’est pas dite, et qui le plus souvent tourne autour de ce constat : l’homme n’est pas doué pour les relations humaines. Le livre commence ainsi, par le secret, et le propre d’un secret, c’est qu’on ne le connaît pas, vous aurez beau finir le livre : « C’est pas comme un bijou mais ça se porte aussi, un secret. Du moins, lui, c’était marqué sur le front qu’il portait une histoire qu’il n’a jamais dite (…) Sa mère a dit, Luc, il pouvait pas partir sans nous laisser de sa bouche la phrase qui s’y promenait. Marthe a baissé les yeux pour raconter ça, cette histoire de phrase qu’il aurait eue dans la bouche. Et puis elle a passé ses doigts sur ses lèvres et il y avait de la salive aux coins, des taches blanches que les doigts ont enlevées juste avant qu’elle dise que tout ça c’était peut-être arrivé parce qu’à force d’être trop proches ils n’avaient rien pu voir de ce qui n’allait pas. C’est à cause de ça qu’il était parti. » Parti deux fois, un coup vers la ville, un coup vers la mort, pour devenir « un sujet de conversation comme un autre, comme ces gens dont on parle justement parce qu’ils ne sont pas là »page 21. Une fois, cependant, Luc le fils a parlé à Jean le père, entre les pages 79 et 81, il lui a dit « les choses sans nom qui tordent le ventre », et « l’espace entre le corps et soi »,  et que « c’est par la voix qu’il touchait les choses », et Jean n’a pas compris : « J’ai dit oui, je comprends, et dans ma voix il a vu que je ne comprenais pas (…) Il savait qu’il était seul vraiment et moi j’ai vu aussi, à ce moment-là, comment il était vraiment sans qu’on puisse dire c’est la solitude. » Et puis, réflexion faite, le père dit : « On se repasse ça de père en fils, comme si de génération en génération tout ce que les vieux n’avaient pas pu dire c’était les jeunes à leur tour qui le prenait en eux (…) que peut-être il était mort de tout ça, Luc, des mots enfouis. »

     

    Tous ces mots tus, ces lèvres blanches tendues dans le silence, les ultrasons et les infrasons du langage articulé, Laurent Mauvignier a su les dire un à un, les réanimer sans forcer leur sens, les laisser se réchauffer côte à côté, pour dire cette douleur indicible, sans garantie de consolation. »

     

    Jean-Baptiste Harang

    LIBÉRATION, jeudi 27 mai 1999

  • CENTRE FRANCE

    23 mai 1999

    LES MOTS ÉCHAPPÉS

    Les murmures intérieurs des gens ordinaires. L’écho des malheurs.

     

    « Pas facile de donner la parole à des gens simples, des gens ordinaires. De ceux  qui ont plus l’habitude de faire que de parler. Qui peinent à se confier. Et de fait, ils sont assez rares en littérature. Comme s’ils n’avaient rien à dire qui mérite de rester sur le papier. Comme s’il n’avait aucun intérêt. Comme si leur histoire passait  sans qu’on puisse en tirer la moindre image, le plus petite idée, même pas une fable, une leçon…

     

    Autant dire que Laurent Mauvignier a fait preuve d’une belle audace, d’un sacré culot, en choisissant des gens comme ça, des taiseux, des pas bavards, pour en faire les personnages de son premier roman. Il les traite avec grâce, avec élégance, en une série de monologues intérieurs, parce que là tout devient possible, les aveux les plus fous, les vérités les plus belles. Là, même le plus rustaud pourra dire son amour, ou pire sans tendresse, avec de beaux mots, un phrasé très souple. Sans peur d’être entendu.

     

    Une sale histoire. Très ordinaire. Celle d’un fils qui végète entre père et mère et rêve, en province. Se trouve empêché, indécis, mal aimé. Puis se décide à partir pour Paris, où il trouve un travail dans un bar de nuit que fréquentent des gens bien, de ceux que l’on voit en général dans les romans, dans les films, de ces gens auxquels on prête des vies extravagantes, des amants, des aventures, du fric… Mais qui sont ici cantonnés au rôle de figurants indifférents. Trop loin, inaccessibles, de l’autre côté de la vitre… Alors quand le fils en a marre, il se tue.

    Le bouquin est tout entier construit sur ce vide, cette disparition, un petit mot gribouillé, inachevé qu’il a écrit, avant de mourir, sur un post-it. Pour s’expliquer ? Pour s’excuser ?

     

    Un vide que viennent combler toutes les pensées que le père, la mère, l’oncle ou la cousine roulent dans leur tête pour revenir sur le passé, les ratages, toutes les maladresses. « Et je me sentais si idiote de ne rien pouvoir répondre, de ne rien pouvoir soulager de tout ça qu’elle portait, Marthe, de cette incompréhension qui rendait la douleur plus violente encore, plus criante dans sa voix : qu’est-ce qu’on a pas su faire… » Des mots qui disent le chagrin et la vie. L’irréparable aussi. Parce que Mauvignier sait donner à ses personnages, plus qu’une humanité, une dimension tragique, exemplaire. »

     

    CENTRE FRANCE, le 23 mai 1999

  • LE MONDE

    7 mai 1999

    LA PAROLE QUI A MANQUÉ

    Avec une grande sûreté, Laurent Mauvignier fait entendre dans son premier roman la détresse et la solitude qu’engendrent les silences accumulés au sein d’une famille.

     

    « Non pas communiquer, mais parler. Echanger de vraies paroles. Ne pas seulement entendre ; ne pas se contenter de grappiller au vol quelques mots utiles ou agréables, mais écouter, y compris les silences, les hésitations, les maladresses à dire. Prêter attention. Répondre. Se parler. C’est dans le creux, dans le manque de ces actions, qui n’en forment qu’une d’ailleurs, que Laurent Mauvignier a écrit son premier roman. Un roman pas seulement réussi ou talentueux, mais remarquable par sa manière de faire saillir une chose simple, de donner nom et épaisseur à une expérience commune, quotidienne, qui n’affecte pas seulement les personnages fictifs de Loin d’eux : l’expérience de la parole impossible, empêchée, de la solitude qui en est la conséquence, une solitude bruissante de mots qui ne forment jamais parole.

     

    UN CAILLOT DUR ET MORTEL

    Ce que parvient à montrer Mauvignier, avec une grande sûreté, c’est la solidification de cette chose en un caillot dur et mortel. Il montre tout ce qu’une parole qui a manqué, qui n’a pu être dite, qui n’a pas été tendue à l’autre comme un secours ou une consolation, engendre de souffrance et de deuil. Encore une fois, c’est une expérience banale dont le constat, s’il n’était, par la littérature, élevé au sens, semblerait négligeable.

     

    Il y a deux ans, Luc s’est donné la mort. Ses parents, Marthe et Jean, Gilbert, le frère de Jean, et se femme Geneviève forment le noyau familial que le suicide de Luc a figé dans l’extrême douleur, condamnant chacun à chercher une réponse, en sachant ne pouvoir jamais la trouver. Peu avant, Céline, la fille de Gilbert et de Geneviève, avait perdu son jeune mari, Jaïmé, dans un accident de la route ; le veuvage de la jeune femme n’avait pas pris les couleurs sobres et convenable d’un chagrin attendu ; révolte et violence ranimaient la grande complicité qui liait, depuis toujours, les deux cousins. « Luc et Céline, vous ne le voyez pas, ce lien entre eux si fort depuis l’enfance, ils l’ont tissé autour de leurs vies comme un cordon pour qu’ensemble leurs vies résistent mieux aux nôtres (…) depuis toujours l’un à l’autre ils ont tissé entre eux quelque chose qui s’est tissé entre eux contre nous, vivre leurs vies contre les nôtres(…) ». C’est Geneviève qui parle, rapportant un propos de Gilbert.

     

    SOLITUDE À PLUSIEURS

    Barrière des générations. Difficultés concrètes de la vie. Mal-être des jeunes gens. Ces constats ne sont aptes à dire que leur impuissance. Personne, ni des parents ni des enfants, ne porte la responsabilité de ce silence qui s’est accumulé, de ce langage absent qui, peu à peu, s’est substitué à l’autre langage, celui dans lequel on peut se parler. Tous le subissent, ce silence, comme une fatalité, comme une protection aussi. Tous l’éprouvent, cette solitude à plusieurs que l’image de la famille amplifie, mais qu’elle ne compense jamais. Tous sont condamnés à ne rien partager de ce malaise, de cette douleur. Et « toujours cette dégringolade de mots sur le malheur ». Car c’est moins le silence qui fait loi, que le mutisme, l’empêchement ou l’interdiction de la parole. Là, il y a pourtant une rumeur constante, et même des mots, mais « jamais les mots qu’il faut ». Luc, serveur dans un café à Paris, parle de ces bruits publics qui envahissent sa tête, même longtemps après qu’il a quitté le bar.

     

    Le terme si laid d’incommunicabilité ne convient pas. Il dégrade, galvaude ce qu’il prétend désigner. L’idéologie et tous les poncifs de la « communication » oblitèrent le sens et la valeur de la parole, qui ne relève ni de l’utile, ni du calculable, mais est ouverture à l’inattendu, à l’inouï, et donc aussi à ce qui peut sauver.

     

    Laurent Mauvignier a construit son roman avec rigueur. Chacun des protagonistes parle à son tour. Les monologues s’enchaînent, décrivent les mêmes menus faits, racontent ces mots qui ne furent pas prononcés, tant la gorge les retenait. Ils tissent ensemble les motifs d’une douleur commune mais nullement partagée. Luc lui-même et, à la fin, Céline expriment leur révolte. La transposition écrite d’un langage parlé est toujours risquée. Affrontant ce risque, l’auteur au su inventer un rythme, un souffle, qui rendent sensible la détresse enclose de chacun des protagonistes. Ne faisons pas grief à Mauvignier d’un certain schématisme dans le découpage des discours ; à l’intérieur de ce cadre, derrière ces profils dessinés d’un simple trait, il a su faire entendre une voix parfaitement juste et vraie. »

     

    Patrick Kéchichian

    LE MONDE, le 7 mai 1999

  • LE NOUVEL OBSERVATEUR

    6 au 12 mai 1999

    LUC, POUR MÉMOIRE

    Sur le drame de l’incommunicabilité dans une famille ordinaire, cet auteur de 32 ans a écrit un livre qui sort vraiment de l’ordinaire.

     

    « Luc, fils unique, avait grandi dans l’oppressant silence des émotions qu’on ne manifeste pas et dans la solitude d’une existence modeste qu’on ne doit surtout pas déranger. A La Bassée, quelque part dans le Loiret, son père, Jean, travaillait à l’usine, et sa mère, Marthe, à la maison. On s’aimait sans le dire, sans se comprendre, sans chercher à se comprendre. On feignait seulement de vivre ensemble. On parodiait l’harmonie familiale. On ne se faisait même pas l’aumône d’une saine colère, d’une vraie dispute, d’une cérémonie des aveux. On imitait, à l’heure des repas, le confort bourgeois. On préférait obéir au principe de réalité que céder à la menace des illusions perdues. On respectait un protocole fondé sur des valeurs dont on avait hérité et une morale que Jean voulait inculquer à son fils, l’ouvrage bien fait, le boulot rédempteur, l’argent mérité, la sexualité taboue, l’oisiveté condamnable, la culture superflue, le bien distinct du mal, le geste plus important que la parole, l’homme en bleu de chauffe et la femme aux fourneaux.

     

    Contraint de garder ses fantasmes pour lui, Luc exposait ses rêves sur les murs de sa chambre obscure. C’était des affiches de films, Liz Taylor en Cléopâtre et Gary Cooper, son préféré. Il se faisait son cinéma en fumant des cigarettes. Il dialoguait avec des ombres à défaut de pouvoir parler avec son père, dont la vie « s’écrasait » à l’atelier et qui, pour parler de Luc, disait à sa femme, « ton fils ». Il y avait bien Céline, sa cousine, sa seule amie, mais elle s’était mariée, il lui semblait qu’elle avait abdiqué elle aussi, qu’elle était rentrée dans le rang, alors Luc avait fini par déserter.

     

    Pour échapper à la vie de famille, à la vie de province, il avait trouvé un boulot de serveur de nuit dans un bar parisien. Cela ressemblait à la liberté, mais c’était encore un mirage. A Céline, qui venait de perdre son mari dans un accident, il écrivait des lettres où il l’encourageait à fuir sa famille, à ne pas se résoudre à une existence autistique. De temps en temps, Luc rentrait à La Bassée, ses parents l’attendaient sur le quai de la gare et le rituel reprenait, à l’identique. Plus il était près d’eux, plus il était « loin d’eux ». La mère mettait les petits plats dans les grands, le père se taisait, l’horloge sonnait des heures pesantes et vaines et l’on raccompagnait Luc au train sans avoir trouvé le moyen de lui faire comprendre qu’on l’aimait.

     

    Jusqu’au jour où il n’est pas revenu. Ce sont les gendarmes qui ont toqué à la porte pour annoncer que Luc s’était donné la mort, qu’on avait retrouvé son corps dans sa chambre et, sur un Post-it, une phrase griffonnée, incomplète, en suspension. Marthe et Jean, accablés, passent alors d’un silence l’autre, de la routine tranquille à la douleur muette, de la gêne à la culpabilité. Le suicide de leur fils leur est aussi incompréhensible que, de son vivant, sa réserve, sa mélancolie, sa différence. « Pour tous, à l’usine, au marché, dans la rue, marmonne le père, je suis celui qui ne comprenait pas son goût des films et son silence, celui incapable d’imaginer qu’on puisse vouloir autre chose qu’être comme nous ».

     

    Cette histoire banale et tragique, Laurent Mauvignier, qui ne cède pour ses débuts à aucune complaisance sentimentale, aucune rhétorique de l’apitoiement, la raconte en faisant se succéder les monologues des différents personnages. Monologues obsessionnels, répétitifs, impuissants, qui toujours frôlent mais ne se rencontrent jamais. L’on ne pouvait pas mieux illustrer l’impossibilité d’exprimer un amour, la douleur d’être « dévorés par ces mots qui manquent », le drame de l’incommunicabilité dont les parents ont souffert et leur fils est mort. Revanche de la littérature sur le silence des cœurs : Laurent Mauvignier a trouvé, dès son premier livre, les mots justes pour dire enfin ce qui ne s’était jamais dit, même si c’est trop tard. »

     

    Jérôme Garcin

    LE NOUVEL OBSERVATEUR, du 6 au 12 mai 1999

  • TÉLÉRAMA

    14 avril 1999

    LE POIDS DES SILENCES

     

    « Comment dire le silence en littérature ? Comment exprimer cette impossibilité à parler qui tue plus sûrement qu'une arme ? Comment faire sentir avec des mots écrits, des phrases ordinaires, les tourments intérieurs de ceux qui, justement, ne trouvent pas les mots ? Il fallait à Laurent Mauvignier, auteur de ce bouleversant premier roman, autant de sensibilité que de maîtrise stylistique pour écrire l'indicible douleur du silence et le vide de la solitude.

     

    Loin d'eux aurait pu n'être qu'une triste et banale histoire de famille. Jean est ouvrier, Marthe, son épouse, est femme au foyer. Ensemble, ils ont un fils, Luc, que ses rêves éloignent chaque jour davantage du foyer provincial étroit de ses parents. Sa seule confidente, son amie, est Céline, sa cousine germaine, qui vit parmi les siens une situation semblable. Mais Céline, mariée à “ un garçon travailleur et solide ”, est “ casée ” et donc perdue pour Luc, qui s'enfonce dans la mélancolie et finit par quitter sa ville et ses parents pour un travail de serveur dans un bar parisien. Le mari de Céline meurt accidentellement. Ses parents aimeraient la récupérer, l'enfermer à nouveau dans le cercle de famille ; mais Céline aime trop la vie. Elle se sauve. Au double sens du verbe sauver, qui dit à la fois la fuite et le salut.

     

    Un jour, les gendarmes viennent prévenir Marthe puis Jean. On a retrouvé le corps de Luc dans sa chambre. Ce solitaire noyé de silence s'est fait à lui-même le seul cadeau qu'il pouvait recevoir : il s'est “ donné la mort ”. Qu'ajouter au drame absolu et total de cette disparition qui laisse ses proches écrasés par une douleur muette ? Seule Céline savait combien Luc était en danger, combien sa tentation d'en finir était grande. Mais à panser ses propres blessures, elle en avait presque oublié celles, inguérissables, de son fragile cousin. Dans ce terrible “ presque ” s'insinue le remords, la culpabilité...

     

    De ce drame ordinaire dont aucun journal ne se ferait l'écho, Laurent Mauvignier fait un livre poignant et rigoureux. Un roman d'écrivain qui sonde avec des mots les abîmes du silence et de la solitude, qui explore les gouffres de l'incommunicabilité. Ce que nous lisons ici, dans le désordre fictif d'un récit éclaté, ce sont les pensées informulables de tous ces gens brûlés par le malheur de n'avoir pas su parler lorsqu'il était encore temps.

     

    Loin d'eux est une suite ininterrompue de monologues intérieurs, un répons silencieux de voix solitaires qui ressassent leur désarroi autour d'une disparition. Jean, Marthe, Gilbert, Geneviève, Céline mais aussi Luc, le disparu, ne sont pas de ceux qui ont le verbe joueur. Leur langage est fait de gestes, de regards. Leurs émotions, ils les enferment à double tour dans leurs poitrines douloureuses. Marthe, la mère, dit son amour à Luc en mettant les petits plats dans les grands. Il ne saura jamais combien de fois elle relit ses lettres pourtant si quelconques et convenues, combien son cœur bat en entendant sa voix au téléphone. II ne saura jamais l'amour muet que lui porte son père, ce “ taiseux ” qui se sait incompris.

     

    Luc, lui, avait tant rêvé de cinéma. Comme si ces images mobiles sur l'écran pouvaient lui tenir lieu de vie de rechange. Il ferait quelque chose dans le septième art... Mais, à Paris, il s'éloigne des salles obscures et ne garde près de lui que quelques affiches de films, images figées, mortes comme ses propres rêves...

     

    Rarement le monologue intérieur – si magistralement employé par Joyce dans Ulysse – avait à ce point trouvé sa légitimité littéraire. Il est ici la voix solitaire qui demeure enfouie et qui, parce qu'elle est silencieuse, inaudible, peut tout exprimer : le malheur, le doute, la honte, le remords, la tristesse. Chez ces gens-là, de milieu modeste, on ne parle pas, on croise ses silences, ses regards brillants de larmes. On étouffe de non-dits. On ignore la violence saine du dialogue, le soulagement des propos échangés. On a si peur de gêner, d'attirer l'attention, de mal faire. Si peur de tout qu'on finit, comme Luc, par disparaître. Mais comment retenir les morts dans le souvenir ? Comment les garder vivants autrement qu'en les réinventant dans le tissu des mots ? Seule l'écriture, lorsqu'elle est créatrice, réconcilie mémoire et silence. »

     

    Michèle Gazier

    TÉLÉRAMA, 14 avril 1999

  • LE JOURNAL DU DIMANCHE

    28 mars 1999

    UN MAGNIFIQUE PREMIER ROMAN

     

    « Tout entier porté par la nécessité brûlante des mots, c’est l’un des plus beaux premiers romans de l’année. Avec ces éclats incandescents qui jaillissent de la noirceur de son univers. Loin d’eux raconte le bruit et le silence, les phrases et les sentiments. Cette étrange impression d’être né dans une famille sans être de la famille. Et comment partager la même vie lorsque l’on ne parle pas le même langage ? Il y a ce gouffre douloureux entre ce que l’on ressent et ce que l’autre exprime. Comme une prison bâtie, jour après jour, par des mains indifférentes. Né en 1967, Laurent Mauvignier évoque le rêve qui grandit et la cellule qui rétrécit. Loin d’eux est une histoire de racines arrachées. Car peut-on espérer vivre contre les siens ?

     

    Luc a quitté son père et sa mère pour aller travailler à Paris. De temps en temps, il retourne les voir à La Bassée. De sa chambre parisienne, il écrit des lettres à sa cousine (Céline) qui est restée là-bas. Elle vient de perdre son mari. Contre l’avis de ses parents, Luc l’exhorte à aimer encore et à se construire ailleurs. « Se résoudre à vivre avec eux et vivre comme eux c’est vivre contraire à soi. » Il veut qu’elle fasse naître en elle les rêves qui sont en train de mourir en lui. Luc est-il parti trop tard ou trop près ? La solitude et le silence semblent l’avoir définitivement relégué à l’intérieur de son être où des bruits cognent et heurtent sans trouver d’issues.

     

    Qui sont ces autres dont il faut s’éloigner ? Dans Loin d’eux, ils ont la voix bouleversante de tous ces hommes et femmes élimés par la dureté du quotidien. Les parents de Luc et de Céline ont des existences taillées au sécateur. Obéir aux aînés, respecter un mort, travailler dur. Car il ne s’agit pas d’espérer une autre vie mais de faire avec ce que la vie vous donne. Il y a, un côté, le monde du père (le travail épuisant à l’usine) et, de l’autre côté, l’univers du fils (la chambre remplie d’affiches de cinéma). Scène extraordinaire d’un fils qui tente de parler à son père : « Une fois aussi, dans la foule, c’est drôle, j’étais sûr que je voyais les autres et que j’aurais pu tout faire comme gestes, tous les trucs les plus obscènes tu sais, puisque personne ne me voyait. »

     

    Comment expliquer l’incompréhension ? Dans Loin d’eux, elle est due à l’écart des générations, des milieux et des vies. De tous ces mots que l’on n’aura jamais en commun. Ils sont la pelle qui creuse la fosse. La mère écrit à son fils à la recherche d’un port de rencontre qui n’existe plus. « On ne pourra jamais se fâcher en vrai, à trop s’aimer comme nous on s’aime on va plus loin que les autres vers les points de rupture, parce que nous on sait les digues solides et qu’on s’aimera toujours. »  Aucun des adultes ne pressent le drame à venir. Ce jour de mai 1995 où la violence de la nouvelle viendra rompre un trop long silence.

     

    Loin d’eux est un roman sur cette forme particulière de l’incompréhension : l’incommunicabilité. Peut-être a-t-on les mêmes sentiments mais on ne dispose pas des mêmes mots. Le livre est construit par une succession de voix intérieures. Les six personnages expriment, tour à tour, ce qu’ils vivent et ne disent pas. Laurent Mauvignier a choisi un thème classique et une construction nette. Il n’a besoin de rien d’extérieur à son talent pour se faire entendre. De chacune de ses phrases sort des sons inconnus. Qui crissent, vibrent et empoignent.

     

    Loin d’eux est un livre à la tessiture magnifique : il a la force du murmure et la puissance du cri. »

     

    Marie-Laure Delorme

    LE JOURNAL DU DIMANCHE, 28 mars  1999

Poche double

Laurent Mauvignier

Loin d'eux

suivi de Le poids des silences par Michèle Gazier

 

2002

collection de poche double n°20

128 pages

ISBN : 9782707318015

6.50 €

Première publication aux Éditions de Minuit en 1999

Traductions

Espagnol

Lejos de ellos, 2014

Cabaret Voltaire,

traduit par Javier Bassas Vila

Chili

Lejos de ellos, (trad : Gloria Casanueva y Hernán Soto), LOM Ediciones, 2009

Italie

Lontano da loro, (trad : Alberto Bramati), Emanuela Zandonai Editore, 2008

Allemagne

Fern von euch. (trad : Josef Winiger), Eichborn. Berlin. 2001

Contact

Pour contacter directement Laurent Mauvignier, on peut envoyer un courriel aux Éditions de Minuit, à : presse@leseditionsdeminuit.fr qui feront suivre.

Ou par voie postale : Laurent Mauvignier, les Éditions de Minuit, 7, rue Bernard-Palissy 75006 PARIS.