À l’occasion de Seuls

 

mars 2004

misère de l’amour, avec Jean Laurenti

Le Matricule des anges

 

  • misère de l'amour

    Avec Seuls, Laurent Mauvignier prolonge le sillon qu'il creuse depuis quelques années: offrir une voix à ceux que le monde ignore, donner vie et épaisseur aux ombres. Dans ce nouveau livre, le désespoir doit composer avec la révolte. Eclairages.

     

    MISÈRE DE L'AMOUR

     

    Le titre de votre dernier livre, Seuls, aurait pu être celui d’un des précédents…

    Oui, bien sûr. Ça pose la question de la redite. Je pense à la formule de Faulkner : on a chacun l’espace d’un timbre et on creuse notre petit espace. On ne peut faire que ça. Alors les choses se retrouvent, se croisent. Et puis ça me permet de ne pas être dans le ressassement dans la réalité. J’ai l’impression d’aborder le même objet, mais sous un autre angle. Je pense à la sculpture, par exemple. Le fait de tourner autour d’un objet que je ne sais pas définir vraiment… en espérant être dans une spirale concentrique, être de plus en plus proche. Dans Seuls, par rapport au premier livre, on touche à une matière qui est plus intime. Je vais vers des territoires qui étaient à peine esquissés dans Loin d’eux. Entre ces deux livres, j’ai le sentiment que la question du désir s’est encore creusée. Elle est de plus en plus à nu. Je ne sais pas ce que ça donnera par la suite. Donc dans ce sens là, il n’y a pas vraiment de ressassement. C’est quelque chose qui emprunte les mêmes chemins, mais qui ne va pas au même endroit.

     

    Le motif de la solitude est-il davantage central dans ce livre-là ?

    Il a été très difficile, très long de trouver un titre. La solitude est un motif, mais parmi d’autres, cachés dans le tapis. Comme dans mes autres livres, il y a cette question : comment sortir de sois, de son corps ? Comment se faire violence à soi ou aux autres pour sortir de son corps ? Il y avait quelque chose de ça dans l’idée  même du texte. Je voulais une narration très neutre au départ, genre qui commence avec un narrateur omniscient. Et au fur et à mesure de la lecture on s’aperçoit que ce n’est pas un narrateur omniscient, mais quelqu’un dont la propre histoire vient contaminer le récit et qui s’imbrique dans le fil du texte. Et du coup la solitude passait aussi par ce besoin de rompre… cette tension entre le besoin de rompre la solitude et l’impossibilité d’y parvenir.

     

    Cette forme de violence semble venir du fait que vos personnages sont comme enfermés, qu’ils se cognent aux murs…

    Oui et cette question me ramène à une autre, celle du social… Moi ce n’est pas le social en soi qui m’intéresse, c’est le social en tant que contrainte du réel. Si on prend un tableau de Francis Bacon, on voit une matière  organique, qui est un corps humain, contraint, frappé par un espace qui est formé par des aplats, des lignes droites… Pour moi, le social  il a un peu cette forme-là… Voilà, ça me permet de créer de la tension dans la volonté d’exister, de pousser les murs.

     

    Justement, il me semble que la question sociale est plus présente  dans ce livre que  dans les précédents. Le marquage social, comme disent les  sociologues, on le sent dans le  comportement  de Tony  face  au monde petit bourgeois de Pauline, qui n’est  pas le sien…

    Bien sûr, et je dirais que je ne peux pas faire autrement, je suis vraiment là-dedans. (Mais je voudrais que  ça puisse prendre une forme plus abstraite que ça…) Ce livre-là est peut-être plus abouti que les autres, pour moi, car il assume mieux cette dimension sociale… Ça pose la  question de la place qu’on occupe, et cette place, elle passe par la langue…

     

    Est-ce  que cette  préoccupation sociale est liée à un questionnement que  vous  avez pu avoir dans votre vie  personnelle?

    Oui, évidemment. Même si je ne suis pas dans l’autobiographie, ni l’autofiction… Des textes comme l’Entretien dans la montagne, de Celan, ce sont des choses qui me touchent beaucoup. Cette idée de l’homme en marche, à la recherche de son propre lieu…J’aimerais écrire un jour  sur l’émigration… La question du social se relie chez moi de plus en plus à d’autres notions, qui peuvent se ramener à une seule : celle de la place de chacun dans le monde. Je suis issu d’un milieu ouvrier, j’ai  grandi dans une petite ville, une zone pavillonnaire. J’ai fait un BEP  comptable que je n’ai pas eu, puis je suis  entré aux  Beaux Arts… J’ai été bouleversé par le film Ressources Humaines… Comme beaucoup de gens, j’ai été élevé par des parents qui nous ont dit : “ Pour nous aimer, ne sois pas nous…”. C’est terrible de demander ça. Du coup, on n’est nulle part. Nos parents nous ont appris que pour  les aimer, il fallait les trahir. D’où l’idée d’exil… on n’est jamais nulle part à sa place, socialement parlant. Et alors, le besoin de refonder une famille, une communauté par la langue, par l’écriture. Même si c’est plutôt une tension vers une communauté, parce qu’au fond, on n’y croit plus…

     

    Vous sentez-vous proche d’Annie Ernaux ?

    Oui dans ce qu’elle dit, non dans la manière  qu’elle a  de le  dire. Elle a une langue qui vise  à la  plus grande simplicité, tandis que je suis plutôt nourri à Faulkner et à Thomas Bernhardt…Je  me sens proche aussi de Duras…Mais je n’arriverais pas à une langue aussi calme. J’ai besoin d’une langue qui court. Quand j’écris, je suis dans une tension qui m’interdit  le calme. Ce qui compte alors pour moi, c’est la voix qui compte d’abord. C’est là que j’ai l’impression que je commence  à travailler.

     

    Est-ce  qu’on peut dire que la matière première de votre travail sur les personnages, le point de départ de vos histoires, c’est  la souffrance ?

    Non, ça part plutôt de la voix du personnage… Ça part du lieu de sa plainte… J’ai envie de savoir pourquoi, comment… Ça a quelque chose du murmure ou de la revendication… En général, c’est vrai, mes personnages sont des insatisfaits (rires). La souffrance, c’est une notion compliquée…On peut aussi la désirer… Pauline, dans Seuls, est un personnage  très ambigu. C’est la première  fois que dans mes livres le personnage se transforme autant dans le cours du texte. Jusqu’à renverser la valeur qu’on pouvait lui accorder… Elle va au devant de ce qui lui arrive, en fait. Tony, pendant tout le texte, l’attaque sur l’hypothétique trahison d’une sorte de refus de sortir de l’enfance ou de grandir, de plier au monde…C’est étonnant de voir que lorsqu’il disparaît, c’est elle qui prend sa défense… Alors cette idée de souffrance, ça devient très compliqué. Je ne peux pas me limiter à ça parce que je ne sais pas quels sont les mobiles… Je me souviens qu’au cours d’une lecture de Apprendre à finir, certains trouvaient que la narratrice avait un comportement masochiste, d’autre, un comportement sadique. Moi je n’avais pas d’avis là-dessus, je trouvais que les deux étaient également possibles et vrais.

     

    L’important est que ça aboutit à une libération du personnage…

    Oui, et en ce sens c’est un livre très positif…Mais beaucoup de lecteurs ont trouvé cela négatif, le fait qu’elle perde vraiment son mari…Alors que c’est une histoire de libération, la fin d’une aliénation. Seuls, en revanche, assume l’aliénation jusqu’au bout. C’est un livre d’une tonalité beaucoup plus sombre…

     

    Dans Seuls, la souffrance, elle est surtout dans l’impossibilité de la dire…

    C’est la question du refus, du non-dit… Je pense beaucoup à Melville, son Bartleby, son entêtement… c’est celui de Tony avec lui-même, avec les autres… un acharnement qui n’est pas très éloigné de celui d’Achab envers Moby-Dick…Moby-Dick n’est pas une baleine, comme Pauline n’est pas une femme non plus : c’est une image… Je sais que ça tourne autour de choses comme ça, mais je n’ai pas encore fait le tour de mon objet… Je me pose des questions auxquelles j’essaie de répondre en écrivant, mais je ne peux pas vraiment énoncer ce que j’essaie de dire dans mes livres… C’est pour ça qu’écrire a un côté aliénant aussi… On essaie de répondre à des interrogations en faisant des livres, mais on n’y parvient pas, d’autres questions viennent, alors il faut encore continuer… Chaque livre soulève de nouvelles questions. C’est un mouvement exponentiel qui crée une sensation de vertige, mais c’est ce qui est bien au fond… Sur quatre livres assez courts, j’ai l’impression d’être toujours dans les mêmes choses, de raconter les mêmes histoires…

     

    Pauline dit que la seule chose que Tony ait aimé c’est l’impossibilité d’être aimé. Peut-on dire  que vos personnages aiment leur  souffrance, qu’elle est en quelque sorte ce qui  charpente  leur existence ?

    Est-ce qu’ils l’aiment, est-ce qu’ils en jouissent (comme chez Bataille), est-ce qu’elle est leur repère ?

    On ne peut pas donner une réponse globale… C’est vrai que la souffrance peut  donner  la sensation d’exister - je souffre, donc je suis -, ça c’est quelque chose que tout le monde connaît…

     

    Tony, lui, souffre et en plus il met en scène cette souffrance dans une sorte d’auto-ironie grinçante…

    Oui, c’est peut-être une des questions du texte… Comment aujourd’hui on peut écrire une histoire d’amour, comment on peut vivre  une histoire d’amour sans ironie… C’est des choses que Duras écrivait déjà…Comment on remplit notre sensation de néant… Comment on affronte tout ça. Au départ, quand tu regardes ton projet : raconter l’histoire de  l’amoureux éconduit… Tu te dis dis : “où je m’embarque ? Cette histoire est ridicule…” Tu te dis qu’en 2004, une histoire comme ça, c’est complètement intenable… Et puis après tu te dis qu’écrire un roman en 2004, c’est complètement intenable… On est tellement écrasé par ce qu’on ne sera jamais, on sait qu’on ne sera jamais à la hauteur de ce qui s’est fait au vingtième siècle, par exemple. Comme  si on était condamnés à  être des spectateurs, à ne plus être acteurs… Et d’une certaine manière, on n’a plus qu’à réinvestir cette  impossibilité par  la langue, par la parole, par la voix… C’est une manière de reconquérir le droit d’agir… La simplicité, c’est tellement désarmant, qu’on n’y arrive plus… Je demande comment on fait avec ça dans notre vie. C’est tellement difficile, par exemple, d’avouer des choses simples aux gens qu’on aime. Et pourquoi ? C’est pour ça que je ne suis pas dans la course à l’originalité dans mes histoires… En plus, ça a un avantage, c’est qu’avec de tels sujets tu es tenu à  une certaine rigueur dans le travail.

     

    Dans Seuls, le  personnage de Tony choisit le simulacre pour affronter le réel.

    Oui, et d’ailleurs, quand il cesse de faire semblant, il disparaît… D’ailleurs, le plus souvent la parole a à voir avec le mensonge, pas la réalité. Ou au non-dit.

     

    Vous réécrivez beaucoup vos textes ?

    Le dernier, qui est un peu plus long que les précédents a fait l’objet d’un travail intense de réécriture. Apprendre à finir, avec les multiples versions que j’en ai faites est arrivé jusqu’à huit cent pages… Une fois tout déblayé, tu te retrouves avec tes misérables cent vingt pages… là, le livre, tu sais que tu l’as, mais tu ne sais pas où il est… C’est à la fois terrible et excitant. Tu passes nuit blanche sur nuit blanche, et puis soudain en deux jours tu trouves. C’était juste une question de rythme interne… Il faut arriver à être à l’écoute de ce que le texte demande en lui-même. A la fois choisir ce que l’on fait, aller là où l’on veut aller, mais  rester perméable à ce qui va se passer dans le texte. Et alors quand on trouve la logique interne du texte, là c’est un grand moment… C’est le moment où le texte, bon ou pas bon, te dit qu’il existe…Tu ne peux plus prendre de décision, tu n’es plus le chef. Tu as mis trop de choses en place que tu ne maîtrises plus. C’est comme un jeu finalement, trouver l’endroit qui sera à la hauteur de ce que le texte demande… Avec Seuls, les choses ont été un peu différentes. Le texte s’est écrit plus  simplement que les autres, mais  le  travail  a  été plus long… il y avait beaucoup de détails, de répétitions dans la phrase, sur lesquels il fallait travailler… D’un point de vue du scénario aussi, les choses ont été plus difficiles. Une chose étrange, au fur et à mesure que le texte avançait, tout disparaissait dedans : la tombe de la disparue, la mère de Tony,  disparaît, il ne la trouve plus… il y a cette histoire d’affiche de la petite fille qui a disparu…Tony lui-même disparaît… Plus j’enlevais des éléments, plus le texte grossissait. L’idéal serait qu’il ne reste plus rien à la fin, que le texte  se vide absolument de  tout… Arriver à une sorte de travelling sur un lieu déserté.  Bon évidemment, ce n’est pas possible à faire, mais je ne désespère pas…

     

    Dans votre le mode narratif, l’écriture  pourrait consister à donner la parole à  celui qui ne l’a  pas ?

    Oui, et là, je repense à la dernière phrase de Loin d’eux : “ ton rêve de nous voir tous un jour avec les mêmes mots, tu te dirais qu’on est tous les mêmes mots, et qu’un jour entre nous, comme un seul regard y circule. ”  On est dans l’utopie, le fantasme… comme ce que dit Kafka dans  son journal, ce rêve de trouver une langue vraie, d’homme  à homme… Il faudrait pouvoir le faire au niveau de toute l’humanité. Trouver un langage qui ne soit pas celui de la communication, puisque  ce langage-là annihile la communication. Ce n’est pas un langage  vrai dans  le  sens de Kafka… Dans  Seuls, peut-être, c’est là où cet aspect est poussé le plus loin. Vu le rapport qu’on a à la vérité, tu te dis qu’elle va être l’ensemble des petits discours, même mensongers, qui sont dits. Là aussi, on ne peut que tourner autour, et sûrement pas la nommer… On n’écrit pas en dehors du monde, alors on n’a que des visions tronquées, parcellaires, arbitraires… Chaque personnage est porteur de ça, c’est de là qu’il tire son existence. Dans Apprendre à finir, le personnage échappe à l’aliénation en cessant de fonctionner par les autres… Non seulement elle doit accepter l’idée qu’elle n’aime plus l’homme avec qui elle vit  depuis des années, mais elle se libère du modèle social dont elle était prisonnière.

     

    Le moment crucial, dans Seuls, la visite de Tony à son père, on a l’impression qu’elle a lieu hors champ. Qu’en partie ce qui s’y est dit nous échappe à nous, lecteurs. Comme dans la  tragédie, les scènes capitales se déroulent à l’extérieur de la scène. On n’en a que des échos…

    Oui, je crois qu’un jour il y aura un livre rien que sur cette rencontre. Pour moi, ça a une importance  que le livre n’arrivait  pas à porter. C’est la forme du tragique qui veut ça, aussi. Si on veut sentir un déplacement presque physique vers une telle issue on est obligé de tout faire  converger vers ce lieu-là. Mais toutes ces choses qui sont comme des satellites sont très importantes, elles permettent de structurer l’ensemble et ouvrent des pistes, d’autres possibles… On retrouve l’image de la spirale, avec dans chaque détail, des amorces d’autre chose. Pour moi, la rencontre du père et du fils a quelque chose de la scène primitive.

     

    Cette scène hors-champ c’est aussi ce qui fait progresser la narration…

    C’est un hors-champ, mais en même temps une voix off. Elle contient ce que j’ai dû supprimer. C’est comme ça qu’on diminue le nombre de pages, qu’on resserre vers l’essentiel, qu’on retire les choses qui ne sont pas totalement indispensables… Et tout ça crée des connexions inattendues. Par exemple, la focalisation sur la petite fille de l’affichette, cette gamine disparue qu’on recherche, accompagne la montée de la tension à la fin du livre. Tous les signes d’étrangeté qui accompagnent l’action, qui la ponctuent, ils sont hors-cadre, mais ils l’accompagnent. Ils ajoutent au sentiment d’inquiétude.

     

    Cette montée de la tension dans la narration, c’est la première fois qu’on la ressent autant dans vos livres…

    Oui, c’est vrai que je vais de plus en plus vers le roman, comme ça. Une histoire, avec de multiples personnages… J’ai l’impression que Seuls conclut un cycle, et en même temps il ouvre vers d’autres choses…

     

    Comment est venue cette double narration : le père de Tony, d’abord, puis l’amant de Pauline, avec un passage de relais insensible d’une instance à l’autre ?

    Le père, à force de parler, s’intègre au récit. Donc il me fallait quelqu’un d’autre pour porter l’histoire… Il me semblait impossible que ce soit l’un des deux protagonistes qui raconte cette histoire. Je ne pouvais pas me résoudre à faire le choix d’un narrateur omniscient. Quand j’ai commencé, ce n’était pas le père qui racontait. Et puis au fur et à mesure que le livre s’écrivait, je voyais que quelqu’un parlait de Tony, qu’il essayait de se cacher, d’être neutre et je sais qu’il n’y arrivera pas. Et puis avec l’histoire de la mère, j’ai découvert que ça ne pouvait être que le père qui parlait, qu’il avait des choses à dire et qu’il voulait forcer le texte pour cela. Ce qui allait frapper, ce n’était pas le social, mais directement la langue : il veut raconter une histoire et il se cogne à une histoire qui n’est pas la sienne, qui est celle de Pauline. Et sa jalousie à l’égard de Pauline va le faire raconter une histoire qui n’est pas la sienne, mais celle de son fils avec cette fille. En même temps, il va vouloir faire entrer son histoire quand même : en parlant de la mère, de ses soirées seul où il attend que son fils l’appelle. Toutes ces choses-là, il va les dire petit à petit, jusqu’à ce qu’il bascule dans le récit, devienne un personnage, et donc ne puisse plus être un narrateur. Ça a pas mal compliqué les choses, parce qu’il a fallu donner des repères chronologiques pour que ça reste compréhensible, revoir la mécanique du récit…

     

    Ce narrateur, qu’est le père, on le perçoit aussi comme faisant partie d’un chœur tragique qui raconte…

    Oui, et c’est peut-être plus vrai encore de l’autre narrateur : Guillaume (l’amant de Pauline, ndlr) est davantage une fonction narrative, même si bien en tant que personnage il a une rôle très important. Mais de lui, au fond, on ne sait presque rien. D’autant qu’en réalité, c’est lui-même qui est exclu. A la fin, Pauline prend systématiquement le parti de Tony, y compris contre Guillaume, s’il le faut.

     

    Pauline est un personnage très ambigu…

    Oui, bien sûr… On découvre qu’elle était au courant de l’amour de Tony pour elle, qu’elle était censée ignorer… Et puis il y a peut-être chez elle un peu de perversité… On peut dire que Seuls est d’une certaine façon un roman d’amour, parce qu’il y a une certaine réciprocité. C’est un livre qui pouvait prendre des directions différentes. Comme il joue sur les faux-semblants, j’envisageais pleins d’issues en allant vers le dénuement… je veux dire le dénouement, mais il s’agit un peu de la même chose : faire disparaître le personnage, les déshabiller. Comme lorsque Tony se rase le crâne au lieu d’aller au rendez-vous avec Pauline.

     

    On pense au film Taxi Driver de Scorsese avec cette scène, et d’autres aussi…

    Ah, mais moi aussi ! Je n’ai pensé qu’à ce film-là en écrivant ce texte. Il est un des déclencheurs du livre. Il est très gentil, au début, le personnage de Scorsese. Après, ça change !

     

    Dans Seuls, quelque chose est plus perceptible que dans vos livres précédents : le travail poétique, la musicalité de la phrase… Des répétitions en forme d’anaphores…

    Oui, l’expression “ il a voulu ”, par exemple, revient plusieurs fois à propos de Tony, et aussi de son père. Ça permet d’accentuer la ressemblance entre eux, le lien familial, assuré ici par le langage. Mais l’écriture poétique est toujours le souci premier quand je fais un livre. J’ai travaillé ce livre-là différemment des autres : il y a une tension plus forte entre l’oralité et l’écrit que dans les précédents livres…Apprendre à finir ou Loin d’eux, par exemple, étaient beaucoup plus dans l’oralité. On était plus dans des questions de rythme que de musique. C’est très lié au sujet du livre. Dans Seuls, il y a une mélancolie, une langueur, parce que j’avais besoin d’une certaine douceur pour le père… Et puis il peut y avoir des accélérations, selon les nécessités de la narration… Dans les livres précédents, j’étais comme en apnée : il m’arrivait d’écrire trente pages en seulement quelques heures, mais ça m’avait pris des mois pour parvenir à cet état… Du coup, certains passages conservent des accidents liés à ces conditions d’écriture. Parfois on est dans un tel état de suffocation, qu’il est préférable de suspendre une phrase plutôt que chercher à la finir… Parfois on ne peut pas… Je pense au passage, dans Loin d’eux, où le père apprend la mort de son fils… J’avais besoin d’être dans un état particulier pour l’écrire, être dans une sorte de souffle. Avec Seuls, c’est un mode de travail très différent, une écriture plus distanciée…

     

    Cette narration en forme de cœur participe aussi à cette écriture poétique.

    Je crois que tout ça est inséparable. La question du style est fondamentale. Imaginez Thomas Bernhardt sans le ressassement !

     

    Votre intérêt toujours plus grand pour le social s’accompagne d’un éloignement de toute forme de réalisme…

    Oui, au fond quand mon personnage nettoie les trains et qu’il est question de miettes sur les sièges, ce qui m’intéresse c’est avant tout l’effet du mot “ miettes ”. Je suis plutôt un militant de la phrase qu’un écrivain militant… La réalité c’est d’abord celle du livre qui se fait, sa réalité textuelle. Le réalisme, ce serait faire comme si le livre n’existait pas, ce serait mentir, effacer le livre. Un livre ne peut pas être transparent, il faut qu’il se voie. C’est un objet dans le réel. Il ne peut pas se substituer à lui. Il a une structure narrative, il se sert des éléments du réel. Le réalisme, on sait que c’est inefficace. Une écriture ennuyeuse, qui prétend ne pas être traversée par ce monde-là. Comment peut-on parler du chaos dans une langue qui ne serait jamais concernée par le chaos dont elle nous ferait l’écho ? Ça me paraît être un mensonge terrible. Et puis la modernité fait partie de notre histoire, comme le Nouveau roman, au même titre que Flaubert. On ne peut pas faire comme si ça n’avait pas existé.

     

    Vous portez cependant une attention extrême à des détails concrets, un bruit métallique reconnaissable entre tous, une tache de café, des traces sur des verres de lunettes…

    Il y a paraît-il des écrivains du plan large, et d’autre du gros plan. J’appartiens plutôt à la deuxième catégorie. Les détails permettent de dire beaucoup de choses qui ne passeraient pas sans eux. Par exemple, dans Apprendre à finir, le mot “ hôpital ” ne permettait pas de faire sentir l’hôpital. Tandis qu’avec les bruits de pas dans le couloir, les chambres blanches, le claquement du brancard, on entrait de plain-pied dans cet univers. En même temps, j’aimerais parfois changer de focale, pour rester dans l’image de la focalisation…Brasser plus de choses, faire tenir un stade ou un pays dans une seule phrase… Il faut passer par beaucoup de modalités d’écriture pour compenser l’écart entre ce qu’on voudrait dire du monde et notre capacité à le faire…

     

    Propos recueillis pas Jean Laurenti,

    LE  MATRICULE DES ANGES, mars 2004

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